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Ma contribution aux Etats Généraux du Parti Socialiste

Face à l'esprit de la rente, l'audace du réformisme de gauche !

Si la crise globale que nous subissons a démontré l'impérieuse nécessité pour la France d'inventer un nouveau modèle, elle a mis en exergue nos fragilités, celles d'une démocratie en panne marquée par la défiance et l'abstention, d'un pays qui a perdu confiance en lui-même, qui doute de ses capacités et qui craint le déclin et la relégation. Dans ce contexte, la victoire de la gauche en mai 2012 a suscité de nombreux espoirs tant la profondeur de la crise a percuté toute la société et la jeunesse en particulier.

La majorité politique que nous représentons agit pour construire le nouveau modèle français sous l'impulsion des réformes menées sans relâche par le Président de la République, le gouvernement, la majorité parlementaire et les collectivités locales mobilisées : rénovation de nos institutions à travers le non cumul des mandats et la transparence, justice fiscale et définition de l'effort en fonction des capacités contributives de chacun, réforme bancaire pour maîtriser la finance, paquet compétitivité pour redonner son rang à notre pays, réindustrialisation autour des filières industrielles d'avenir et relocalisation, refondation de l'école et réforme de l'université, choc de simplification, vivre ensemble à travers les reformes de société, réorientation de l'Europe, ...

Mais ce sont autant de réformes pour lesquelles le chemin est parsemé d'embûches à travers notamment l'opposition d'une droite réactionnaire qui a perdu sa boussole. Les nouveaux réactionnaires préfèrent opposer les français entre eux plutôt que de s'opposer en proposant. Ils pensent que leur reconstruction repose sur l'agitation des peurs et de la haine sans jamais exercer leur devoir d'inventaire sur le dernier quinquennat et ses dérives identitaires. Les conséquences d'une dette abyssale, de services publics cassés, de protections fiscales pour les plus aisés financées par des régressions pour la majorité des citoyens, se font encore lourdement ressentir aujourd'hui. Sur ces conséquences, la droite a choisi de mettre le voile du mensonge triomphant qui passe. Cette droite a sans nul doute réussi à imposer pendant plusieurs années son tempo dans le débat avec sa vision des "3 i" : insécurité, identité et immigration en reliant les uns aux autres à travers des liens de causalité. Elle s'inscrit en cela dans le mimétisme avec le Front National et les thèses du club de l'Horloge.

Si la droite a gagné temporairement la bataille idéologique, il appartient à la gauche de construire un changement durable à travers la poursuite des réformes, les mobilisations et la confrontation idéologique. Pour cela, il faut oser le réformisme avec audace.

Les idées ont force de changement lorsqu'elles s'accompagnent de l'engagement dans l'action collective et des mobilisations. La diffusion des idéaux de justice et la multiplication des mesures ne réalisent pas le progrès pour tous. Nos économies se sont complexifiées comme nos institutions, et une loi votée au Parlement peut mettre de nombreux mois avant de s'appliquer concrètement dans les territoires sans même évoquer les freins, le manque d'évaluation et la lenteur des mécanismes de correction nécessaires. Or, il y a urgence économique, sociale et écologique. Il y a urgence pour une mobilisation collective à tous les niveaux aux côtés de la majorité.

Un des nouveaux défis pour la gauche aujourd'hui est bien de réussir à concilier les aspirations individuelles et l'action collective. Les aspirations individuelles sont freinées par les conservatismes. L'ascenseur social en panne a laissé place au descendeur social. L'esprit de la rente, sous toutes ses formes, bloque la mobilité sociale et la créativité. Les citoyens de la « France périphérique », dont les problématiques sont décrites par Christophe Giully, se sentent abandonnés.

Il faut libérer les énergies, créer, innover, entreprendre, prendre des risques. Aux privilèges et à la rente, il faut opposer le travail, l'effort et le mérite. Comme le souligne Fabienne Brugère, "Chacun veut être reconnu comme un individu, sujet porteur de droits et de qualités, mais personne ne voudrait être livré à lui-même, réduit à une pure "individualité" qui ne serait que solitude, fragilité, impuissance. Tel est le grand paradoxe de la société moderne : si l'individu est partout célébré, l'individualisme est énergiquement décrié." C'est à ce dilemme que la gauche doit répondre. Les Français croient au bonheur privé mais doutent de la perspective d'un bien-être public, c'est la société de la défiance : bonheur privé et malheur public.

La méfiance grandissante à l'égard des institutions pose un défi à l'ensemble des responsables politiques et une partie de la droite a tort de se satisfaire de cette nouvelle tendance qui consiste à défier l'application des lois (mariage pour tous, rythmes scolaires, ...). Un des enjeux pour la gauche est de mettre en avant un individu relativement hors marché pour redéployer des sphères de vie indépendantes de l'économie. C'est une des conditions pour rénover avec une vision égalitaire de la société. Réenchanter l'Etat, imaginer un nouvel Etat social, porter de nouvelles espérances, dépasser la vision à court terme des marchés, c'est redonner du sens à l'engagement collectif, c'est le retour du politique sur l'économie. "Nous ne vivons pas une crise de l'individu, mais une incapacité de la politique à prendre en compte l'individualisation de la société et à soutenir l'individu, qu'il soit intégré ou vulnérable. Soutenir les individus à l'aide de la puissance publique, c'est participer à leur épanouissement, et ne pas se contenter de préconiser leur adaptation aux normes du capitalisme financier. La protection sociale ne se fera pas à l'avenir sans des conditions individualisées qui permettront aux citoyens d'affirmer leurs trajectoires personnelles dans un monde de pluralité des valeurs."

Le thème de la "dé-marchandisation" s'inscrit régulièrement dans les débats. La dé-marchandisation viste à extraire du "tout marché" un certain nombre de domaines et de sphères de la vie quotidienne. On parle de plus en plus du secteur non-marchand, du non-lucratif, de la responsabilité sociale et environnementale (RSE), des coopératives, des systèmes de financement alternatifs, des AMAP, du don, du bénévolat, des achats équitables, de l'économie circulaire (cf débats dans le cadre du projet de loi consommation), ... Et si la dé-marchandisation signifiait tout simplement le retour de l'individu, du citoyen face aux excès de la finance et aux échecs du capitalisme financier. On pourrait prendre pour exemple la résistance à la marchandisation dans les domaines de la culture, de l'art, de la jeunesse, de l'éducation ... Défendre la logique de convention entre le secteur associatif et le secteur public plutôt que la logique de prestation n'est-ce pas aussi défendre les espaces démocratiques et donc la place de l'individu dans la cité. "Partenaires plutôt que prestataires", cela a un sens dans le secteur associatif et le bénévolat. Il ne s'agit pas pour autant de "dé"construire mais de "ré"enchanter.

Nous devons réaliser une société de liberté, de progrès, face aux conservatismes, aux conflits d'intérêts et aux rapports de domination. Défendre la liberté, c'est lutter contre les injustices, contre les oppressions, contre les exploitations. C'est redonner à chacun les capacités de se réaliser. Mais les libertés individuelles ne peuvent progresser que dans l'action collective pour réaliser une société plus juste. La seule critique du capitalisme financier et l'affirmation du progrès social ne suffisent plus. La gauche doit fédérer autour d'un projet émancipateur qui concilie le réel et une utopie réaliste.

Face à la droite de la bérézina, la gauche doit être celle du combat réformiste, de l'action et du débat, une gauche qui assume son réformisme avec courage et audace. La gauche réformiste, qui assume l'exercice du pouvoir, doit inviter au débat de manière permanente pour anticiper les mutations, se ressourcer à chaque instant et réussir ainsi le changement dans la durée à la travers la transformation sociale, économique et écologique.

Face à l'abstention, à la défiance envers le politique, et à la montée des extrêmes, la gauche doit offrir de nouvelles perspectives, une grille de lecture face à la complexité du monde, et de nouveaux marqueurs d'adhésion pour le changement. Il nous faut clarifier les points de convergence sans éluder nos divergences.

A travers le réformisme de gauche, nous devons réinventer de nouvelles dynamiques de progrès et de libertés :

- Entre le travail et l'épargne productive, entre les protections et la compétitivité, entre l'efficacité et la gouvernance économique. Ces enjeux touchent aux relocalisations, à la réindustrialisation, à la gouvernance des entreprises, à la lutte contre la spéculation et la réorientation de l'épargne vers la production, comme à la répartition du capital. C'est aussi l'émergence de nouveaux secteurs dans l'économie sociale et solidaire comme de nouvelles formes coopératives et collaboratives. Elles impliquent un dialogue social au cœur du débat démocratique et la prise en compte des mutations à l'œuvre dans le monde entier. Elles nécessitent de sortir des vieux modèles conservateurs qui portent en eux l'ère de la glaciation. Elles impliquent de libérer les énergies pour développer l'entrepreneuriat et considérer les femmes et les hommes qui créent des entreprises comme les artisans du progrès pour notre pays.

- Entre la création de richesses et le partage. Les économies occidentales n'ont jamais été aussi riches et pourtant il n'y a jamais eu autant de précarité et de pauvreté. Une société de liberté ne peut se construire réellement dans l'oppression économique et sociale d'une partie de la population. Ces enjeux touchent à la question de la fiscalité redistributive, à la répartition mais aussi à l'éducation car le savoir est devenu un facteur de production mais aussi de domination lorsqu'il est source d'inégalités. Permettre à chacun de se réaliser c'est d'abord garantir les conditions d'existence : un emploi, un logement et un savoir.

- Entre la solidarité nationale et la responsabilité individuelle. S'il y a bien un héritage qui doit faire la fierté de la France c'est celui du programme du conseil national de la résistance. Notre modèle social qui est envié par beaucoup de citoyens dans le monde appelle des reformes pour en assurer sa pérennité mais aussi la responsabilité individuelle car chacun a un rôle à jouer dans sa préservation et son évolution. Ce raisonnement peut s'appliquer aussi à la question de la sécurité qui n'est pas que physique mais aussi aussi sociale, et environnementale. La santé, les retraites, la famille sont autant de sujets qui concernent chacun d'entre nous et que pour lesquels des réformes progressistes seront menées.

- Entre le progrès et l'écologie. Il faut sortir des oppositions stériles sur ces deux enjeux. Il n'y aura de progrès sans prise en compte de la lutte contre le dérèglement climatique, pour la biodiversité et la protection des ressources essentielles à l'humanité. Mais il n'y aura de transition écologique que par la recherche, l'innovation et la créativité. Les gisements d'emploi dans ces domaines sont exponentiels et la France s'y engage pleinement. Bien évidemment, la course américaine au gaz de schiste ou les reculs réguliers sur les engagements pris par les nations ne donnent pas des signes encourageants en la matière et transmet aux générations futures le poids des non-choix de ce début de XXIeme siècle.

- Entre la nation, l'Europe et internationalisme. Comme le rappelle Sophie Heine, chercheur à Queen Mary, University Of London, dans son dernier ouvrage, "Il ne suffit pas de se mobiliser contre les injustices ni même de dessiner un projet alternatif, il faut aussi penser et participer à la mise en place d'institutions et de politiques capables de rendre la liberté réelle". Il faut donc réhabiliter le principe de souveraineté au niveau national, comme au niveau européen, sans laquelle il n'y a que de l'impuissance politique. La souveraineté a été largement réduite par les excès de la finance, par la course à la rente pour la rente qui est financière, culturelle ou foncière. Il ne s'agit pas de revenir à une souveraineté identitaire ou morale mais au contraire à une souveraineté fonctionnelle, dans ses dimensions politiques et économiques, ferment de la liberté, qui soit en capacité d'agir dans le réel au niveau le plus approprié pour réussir la transformation sociale. C'est tout simplement redonner aux citoyens la capacité d'agir sur les décisions collectives, remettre l'économie au service de l'humain, redonner la capacité aux territoires d'agir au plus près des citoyens. L'Europe est aujourd'hui également trop faible : une commission toute-puissante, un parlement et une zone euro faibles. La frilosité de nos partenaires quant à la mise en œuvre d'un véritable plan de croissance pour l'Europe en est le signe le plus marquant. Nous devons pourtant avoir pour ambition d'en faire la premièr puissance économique et politique du monde et de lui donner les moyens de la réaliser. Nous devons développer des coopérations alternatives en son sein. Face à un marché mondial globalisé nous avons également besoin d'une démocratie mondiale, du retour de l'internationalisme, des outils pour réguler la finance, lutter contre les pollutions, réduire les inégalités par la solidarité internationale.

- Entre la République laïque et le vivre ensemble. Pendant le dernier quinquennat le vivre ensemble a été largement mis à mal par une dérive identitaire, d'exclusion et de stigmatisation. La laïcité est le socle du vivre ensemble et n'appelle pas d'adjectif pour se définir. Elle est simplement notre héritage commun, le ciment de la société, et le pacte social français. Mais d'autres combats sont essentiels pour renforcer le vivre ensemble : l'égalité entre les femmes et les hommes, la lutte contre le racisme et toutes les discriminations, la société inclusive pour le handicap.

Pour répondre à ces questions, il appartient à la gauche en général, et aux socialistes en particulier, d'être les fers de lance du débat, d'associer les forces sociales et économiques, le mouvement associatif comme le mouvement syndical, mais aussi les intellectuels.

La responsabilité de la gauche en cette période est immense, elle a le devoir de réussir par le courage et l'audace. Elle a le devoir de sortir la France des ornières de l'esprit de la rente.

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