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Dans cette période où nous sommes, selon l’historien François Hartog, coincés dans un "présentisme", il y aura tout de même un avant et un après. Car si le temps s'est effacé devant l'immédiateté des peurs et des passions, nous avons réinvesti un temps de réflexion qui échappe au temps marchand.

La crise sanitaire met par exemple en lumière le lien profond qui existe entre la question écologique et la question sociale. Sur le plan écologique, chacun se rend compte des conséquences lourdes de l’anthropocène avec le choc climatique qui a un impact direct sur l’agriculture et donc sur de potentielles crises alimentaires sur le plan international. Chacun peut ressentir, observer, subir, la dégradation de la biodiversité, les conséquences sur la santé de la pollution de l’air et de l’eau, la disparition progressive de la calotte glacière, et les nouvelles tensions géopolitiques naissantes. Les exemples sont bien trop nombreux. A l’échelle d’une génération, il est désormais hélas possible de voir notre environnement se dégrader à une vitesse sans précédent. Compte tenu de toutes les alarmes dressées par les scientifiques depuis bien trop longtemps maintenant, nous avons déjà dépassé le seuil de l’urgence. Il est donc impérieux de changer de modèle pour les générations qui viennent : travailler en prenant soin de notre environnement et soin des autres. Changer l’ordre des choses à notre échelle et à celle de la planète. De belles intentions me direz-vous, mais on ne gagne que les combats que l'on mène.

Sur le plan social, la crise sanitaire a mis en lumière les conditions de travail dégradées et les faibles rémunérations des « travailleurs de la première ligne » mais aussi l’isolement social de très nombreuses personnes dans les territoires. Elle a mis aussi en lumière l’enlisement dans la privation durable d’emploi pour les jeunes et les seniors en particulier, bien que les dispositifs d’activité partielle aient pu protéger de nombreux emplois. Nous vivons dans une société fracturée dans laquelle les inégalités n’ont jamais été aussi fortes. La défiance a atteint un niveau sans précédent. 

Face à ces constats, nous ne manquons pas pourtant d’activités utiles à développer pour tous dans les territoires pour réussir la transition écologique et pour prendre soin des autres. Nous avons remarqué pendant cette crise, qui paraît sans fin, ce qui nous manquait à proximité. Nous ne manquons pas non plus de moyens que nous savons mobiliser massivement en cas de crise et qu’il nous appartient d’apprendre collectivement à mobiliser pour anticiper et changer nos modèles de manière durable.

Dans ce contexte, les acteurs de l’expérimentation « Territoires zéro chômeur de longue durée » sont prêts pour répondre à leur humble échelle. 10 territoires d’expérimentation qui sont aujourd’hui « les bras solidaires » de leur espace géographique, 155 projets émergents dans toutes les régions, une loi qui vient d’être votée à l’unanimité au Parlement pour autoriser l’extension de l’expérimentation à au minimum 50 nouveaux territoires, et enfin des initiatives qui naissent dans d’autres pays européens.

Notre objectif est clair : c’est le droit à l’emploi pour tous à travers la création d’activités qui n’entrent en concurrence avec personne, là où se développe le projet.

La recherche de l’exhaustivité est notre boussole. C’est-à-dire que personne ne doit être laissé au bord du chemin. Territoires zéro chômeur de longue durée est un projet qui intègre, qui promeut l’inclusion, qui émancipe, qui vise à identifier tous ceux qui sont privés durablement d’emploi pour leur proposer une solution à travers un contrat à durée indéterminée (CDI) dans une entreprise à but d’emploi (EBE). Nous construisons certes un modèle économique en développant des activités utiles, mais notre premier objectif c’est l’emploi pour tous. Cela peut paraître utopiste pour certains, mais il s’agit bien d’une utopie réelle car elle vise à réaliser un idéal dans l’action.

 Le comité local, qui rassemble tous les acteurs locaux, est là pour identifier les personnes, sans exclusive, et s’assurer que l’entreprise à but d’emploi propose une solution adaptée à chacun. C'est une vigie citoyenne, et non pas un conseil de surveillance, qui se doit de garantir son indépendance pour s'assurer que le but premier de l'expérimentation est poursuivi chaque jour. L’emploi doit en effet se construire pour chaque personne selon son parcours, ses spécificités, ses besoins. 

Dans les dix premiers territoires d’expérimentation, plus de 1000 personnes ont été embauchées en CDI. Elles étaient en moyenne au chômage depuis plus de 4 ans et pour 25% en situation de handicap. A ce jour, dans plusieurs territoires, il n’y a plus personne sur liste d’attente. Pour autant, l’exhaustivité, au sens premier du terme, est-elle atteinte ? Non pas encore, car nous continuons d’identifier des personnes qui ne sont dans aucune case statistique. Nous le faisons notamment à travers du porte-à-porte qui est indispensable pour aller au-devant de tous. Des personnes ont parfois baissé les bras face à de nombreuses difficultés personnelles qui se sont accumulées, elles ne sont pas encore volontaires pour intégrer l'expérimentation. Il y a souvent un travail à faire pour retrouver une confiance en soi après un chemin parsemé de tant d'embûches. "Et si j'échouais à nouveau", c'est parfois les questions que certains se posent. D’autres n’ont pas encore eu de solutions proposées tant ils sont nombreux à être privés d’emploi dans un même territoire, en particulier dans les zones urbaines denses. Ils sont souvent les « ignorés » des institutions, et non pas les « invisibles ». Car nous ne sommes jamais invisibles aux yeux des autres, nous sommes ignorés, ce qui n’a pas le même sens.

Lorsque je me suis déplacé à l’Université d’Harvard aux Etats-Unis pour présenter le projet, le sociologue américain William Julius Wilson m’avait dit : « Si vous comprenez pourquoi certaines personnes ne viennent pas au projet, ou pourquoi certains territoires ne viennent pas au projet, alors il grandira. » Tout était dit dans cette phrase si simple et dans ce pragmatisme propre aux américains. Vous l’avez bien compris, l’exhaustivité n’a pas besoin d’adjectif pour être définie. Elle signifie la volonté de ne laisser personne au bord du chemin. C’est cela le sens du droit à l’emploi pour tous. Une entreprise à but d’emploi est porteuse de cette espérance, sinon c’est une entreprise sans but d’emploi.

La deuxième étape de l'expérimentation qui se dessine aura donc un rôle central dans cet objectif. Il s’agira bien de démontrer que l’exhaustivité est atteignable dans tous les types de territoires, et si ce n’est pas le cas, d’en comprendre les raisons pour dessiner de nouvelles solutions adaptées aux problématiques rencontrées. Une EBE n'est pas capable d'accueillir tout le monde ? Alors, il faut en créer une deuxième. Un comité local n'est pas en capacité d'accueilir chacun pour s'exprimer, alors il faut créer un nouvel espace de dialogue. Ce projet est une dynamique et non un enlisement. Il grandit par correction permanente, sur un mode itératif et apprenant. 

En ce sens, l’exhaustivité est, je crois, indissociable de l’altérité. Il faut faire « avec » les personnes et non pas seulement « pour » les personnes comme le promeut régulièrement ATD Quart Monde dans ses projets de lutte contre la pauveté. Il ne s’agit aucunement d’un dispositif mais bien d’un projet de transformation. Chacun doit pouvoir s’exprimer à toutes ses échelles. Cela signifie en particulier qu’un des enjeux de cette deuxième étape sera l’expression des personnes privées durablement d’emploi dans les comités locaux, dans le suivi et la réalisation du projet, et des salariés des EBE acteurs centraux des organisations dans le dialogue social.

Il faudra ouvrir grandes les portes et les fenêtres de l’expérimentation, et pas seulement celles des EBE, pour que des agoras citoyennes puissent se tenir régulièrement dans les territoires afin que chacun puisse s’exprimer, en dehors des organisations, et ainsi vérifier qu’il y a bien une place pour tous dans le projet.

Tout ne doit pas devenir process, ou rationalité. Car rapidement des rapports de domination peuvent s’installer. Alain Supiot nous invite collectivement à ne pas choisir « la gouvernance par les nombres » dans  les organisations multiples. Aux rapports de domination, intrinsèques à toutes les organisations qui peuvent tendre vers les dérives bureaucratiques dénoncées par Michel Crozier, doivent être opposés des rapports de réappropriation : c’est un pouvoir de dialoguer et c’est un pouvoir d’agir.

Les personnes qui sont aujourd’hui les plus pauvres auront toujours leur place dans « Territoires zéro chômeur de longue durée » car s’adresser à ceux qui peuvent paraître aux marges, c’est d’abord s’adresser au cœur de la société. C'est lutter contre les représentations négatives, la force des préjugés, et la stigmatisation. Un territoire, c'est la rencontre entre la nature et une culture. Pour faire reculer la force des préjugés, il faut donc commencer par la culture, cette forme d'impertinence.

C’est je crois une des clés des futurs possibles pour réaliser le droit à l’emploi pour tous.

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