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À travers la mission que j’ai menée dans le cadre du conflit entre les artisans et les autoentrepreneurs (« Poussins ») en 2013, et celle que j’ai menée dans le cadre du conflit entre les chauffeurs et les plateformes numériques en 2016, j’ai été confronté aux mêmes défis, aux mêmes questionnements.

 

Ces défis sont très bien incarnés par le rapport de l’OIT (Organisation international du travail), intitulé « L’emploi atypique dans le monde », et détaillés dans un article de Béatrice Héraud http://www.novethic.fr/empreinte-sociale/conditions-de-travail/isr-rse/uberisation-les-nouvelles-formes-d-emploi-toujours-plus-precaires-144187.html

 

Le premier défi est celui de la protection des travailleurs indépendants face aux risques professionnels. Ces risques professionnels sont aujourd’hui mal évalués et donc mal anticipés. Le discours dominant est celui de la réduction des qualifications pour faciliter l’intégration des « outsiders » et de la réduction des protections pour réduire les coûts des prestations. Pourtant, les risques existent bien et sont d’autant plus importants que les travailleurs indépendants interviennent dans des secteurs exposés. S’il faut simplifier les parcours et individualiser pour prendre en compte l’expérience professionnelle, l’accompagnement est essentiel pour ces entrepreneurs. Le risque serait de moins investir dans la formation et de s'inscrire dans une stratégie du court-termisme. Je crois qu’il est aussi important de mieux intégrer la question des risques professionnels au sein des entreprises qui travaillent avec des prestataires pour protéger chacun dans son rôle.

 

Le deuxième défi est celui de la protection sociale des travailleurs indépendants. C’est un véritable enjeu qui pose la question de la modernisation de notre système social et de son financement. Le taux de pauvreté est plus important aujourd’hui chez les travailleurs indépendants que chez les salariés. Il existe une précarité indéniable. Si des solutions existent, comme le portage salarial et les coopératives d’activité, il est essentiel de développer des modèles qui concilient agilité, flexibilité, liberté et sécurité. La question de la concurrence déloyale est aussi posée, elle renvoie aux écarts entre régimes fiscaux et sociaux. Cela pose aussi l'enjeu de la simplification des régimes fiscaux et sociaux et de leur harmonisation.

 

Le troisième défi est celui de la syndicalisation des travailleurs indépendants. Si les syndicats patronaux ont tenté, sans grand succès jusqu’à présent, de capter le public des travailleurs indépendants, plusieurs syndicats de salariés s’investissent de plus en plus en direction de ce public. On peut d’ailleurs constater qu’il y a un glissement sémantique vers la notion de travailleurs (ex : congrès de Marseille de la CFDT) pour prendre en compte les deux publics : salariés et travailleurs indépendants. IG Metall, en Allemagne, a réalisé cette transformation depuis bien longtemps. Il y a un enjeu essentiel pour représenter les travailleurs indépendants et porter la voix de tous ces « invisibles ».  Si les « poussins » ont émergé en plein conflit sur la loi Pinel, c’est bien parce que les indépendants avaient le sentiment de ne pas être représentés. S’il y a autant d’interlocuteurs dans le transport occasionnel, c’est bien parce qu’il y a une multiplicité des statuts, des situations et donc un émiettement des organisations traditionnelles.

                                                                         

Le quatrième défi est celui de la négociation collective. Comment mettre en place des espaces de dialogue entre les indépendants et les plateformes, entre les indépendants et les entreprises ? Ces espaces sont nécessaires pour créer les conditions de la confiance, pour garantir la responsabilité sociale, et pour réussir les transformations dans les entreprises. On peut d’ailleurs saluer à ce titre le début de dialogue amorcé entre la plateforme Marcel Cab et l’UNSA-VTC. Il n’y aura pas de transformations des entreprises réussies sans un dialogue durable avec les indépendants. Ils sont porteurs de compétences clés mais sont aussi prescripteurs. La question de l’équilibre dans le dialogue commercial est aussi posée, on le voit avec les travailleurs indépendants qui travaillent avec des plateformes et sont parfois victimes de déconnexions brutales ou de baisses du prix des prestations importantes sans dialogue. Sans dialogue, c’est l’assurance de conflits récurrents dans les secteurs concernés.

 

Je réfléchis sur ces enjeux au sein de la Fondation Travailler Autrement (www.fondation-travailler-autrement.org) et dans le cadre de ma formation continue au sein du CELSA. Je présenterai ces positions prochainement dans le cadre de différentes conférences : « Journées de l’économie autrement, l’avenir du travail à l’heure numérique » samedi 26 novembre à Dijon (Alternatives économiques), « ubérisation / mettre l’humain au cœur des choix » mardi 29 novembre (Assemblée nationale), « ubérisation, l’appréhension par le droit d’un phénomène numérique : l’économie collaborative » (Université Paris-Descartes) vendredi 2 décembre, « ubérisation : quid du dialogue social et de la négociation collective ? » (Université Paris-Dauphine) jeudi 8 décembre.

Tag(s) : #Chroniques, #Entreprises, #Emploi, #Conflit Taxis - VTC - Plateformes, #Critique de la raison numérique