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À travers mon premier livre, « La gauche a perdu sa boussole : offrons-lui un GPS ! » paru aux Editions du Moment (Avril 2016), j’ai tenté de mettre en avant les mutations que nous vivons et les nouvelles solutions politiques à inventer. J’ai souhaité ainsi apporter ma contribution aux débats pour demain.

 

Pour moi, le système économique dans lequel nous évoluons n’est déjà plus le capitalisme. Nous visons dans le technocapitalisme, c’est-à-dire l’alliance du capital et de la technologie qui décuple les capacités d’accumulation et de marchandisation, qui favorise l’émergence d’acteurs monopolistiques et globaux. En cela, je rejoins les analyses du philosophe belge Éric Sadin. Celui qui maîtrise le cloud, les algorithmes, le data et le financement, domine ainsi l’économie. Que faire face à des logiques implacables qui utilisent tous les leviers : l’optimisation fiscale au niveau mondial comme carburant, les failles des législations nationales et l’absence de protections internationales comme le levier de développement, les délocalisations comme variable d’ajustement ? Prenons l’exemple d’Uber qui tente d’imposer un état de fait aux États de droit, pour devenir un monopole dans son secteur, monopoles que la multinationale dénonçait hier. Prenons l’exemple d’Appel, l’iPhone a été réalisé grâce aux découvertes de la recherche financée par l’État fédéral, mais où sont produits aujourd’hui ces mêmes iPhone ? À Foxconn en Chine et bientôt en Inde. On est bien loin de « l’esprit start-up » avec une empreinte économique, sociale et écologique dans le territoire, avec une responsabilité sociale. On est bien loin de ce qui peut fonder un ascenseur social dans une société où le progrès technologique serait au service du progrès économique et social.

 

J’ai tenté de mettre ces sujets au cœur des débats mais j’ai été très vite confronté à un mur en politique, celui du « numérique béa » qui n’a aucun recul sur les nouvelles fractures qui sont en train de se dessiner et sur les nouveaux rapports de force qui sont en train de se construire. Pourtant, de plus en plus de voix s’élèvent dans la société civile. La dernière en date est venue de là où on l’attend le moins, c’est la tribune de Carlos Diaz, serial entrepreneur français « Le mur de Trump, c’est la Silicon Valley qui l’a construit » http://www.lopinion.fr/edition/international/carlos-diaz-mur-trump-c-est-silicon-valley-qui-l-a-construit-114167 Evgeny Morozov dénonçait déjà un mur social à travers « Le mirage numérique » en 2015. Au-delà de ce qui est créé sur le plan économique et financier, la Silicon Valley est en train de poser des parpaings numériques qui favorisent l’émergence de nouveaux murs identitaires comme celui de Donald Trump. La précarité et la colère sociale mènent au repli sur soi voire au rejet de l’autre. La Silicon Valley n’est pas responsable de tous les maux mais elle ne peut rester dans sa « bulle » sans prendre en compte son empreinte sociale, économique et écologique dans les territoires.

 

Dans la révolution numérique, il existe des dominants et des dominés. La peur de perdre son emploi par l’automatisation, comme de s’inscrire dans une forme de descendeur social pour soi et pour ses enfants, se répand dans les classes populaires comme dans les classes moyennes. Oser énoncer ces réalités sociales, c’est aujourd’hui encore perçu comme une forme d’incantation ou une réaction contre la longue marche du progrès. Certains diront même que l’on veut empêcher car on veut réguler. Or, les premiers conflits que nous voyons émerger dans certains secteurs autour du numérique ne sont que les prémisses de conflits qui vont se multiplier dans tous les métiers et dans les secteurs. Ils interrogent d’ailleurs sur notre capacité à rénover le dialogue social.  

 

À l’ère de la « multitude » et de l’ « uberisation », nous sommes loin de garantir les conditions d’existence pour chacun, c’est-à-dire un emploi, un logement et un savoir. Nous sommes également loin d’apporter une protection sociale à tous car notre système social n’est plus adapté aux mutations du travail (émergence des travailleurs indépendants, slashers, ….). Tout va très vite, de nouveaux risques émergent, mais dans le même temps les médiations et les protections restent figées. Les "invisibles" sont en colère.

 

Ajoutons à ces risques, les nouvelles factures territoriales qui sont des explosifs sociaux. En effet, derrière la promesse du « tous connectés », qui devient la réalité des métropoles, la réalité de la majorité sociale du pays c’est la fracture numérique. C’est-à-dire des territoires ruraux et périurbains qui ne disposent pas des outils nécessaires pour s’inscrire dans cet « ère de la multitude » malgré les investissements des acteurs publics locaux. La  « géographie de la colère », constituée de territoires considérés comme périphériques par une partie des élites, s’exprime désormais à chaque rendez-vous électoral pour sanctionner le pouvoir en place.

 

Nous ne pouvons pas rester indifférents face aux évolutions profondes qui se réalisent sous nos yeux et aux tensions, aux fractures, qui s’exacerbent dans la société. La montée des inégalités nourrit la critique économique et sociale, la quête d’autonomie nourrit la critique démocratique, le refus du gigantisme nourrit la critique écologique. C’est pourquoi il faut remettre l’humain au cœur des choix, mettre le numérique aux services des femmes et des hommes pour réduire les inégalités. C’est pourquoi nous avons besoin des acteurs du numérique pour comprendre et analyser. C’est pourquoi le numérique doit être une chrysalide citoyenne permettant l’émergence de modèles critiques et constructifs, à l'image des civitechs, des communs, ...

 

Récemment, l’économiste Anthony B. Atkinson appelait les décideurs publics à encourager l’innovation sous une forme qui accroît l’employabilité des travailleurs et intensifie la dimension humaine de la fourniture de services. C’est-à-dire l’inverse de ce qu’Emmanuel Macron a déclaré le 4 février 2016 « Le Gouvernement n’a pas à décider des évolutions de l’économie ». Dans le même état d’esprit qu’Emmanuel Macron, Lionel Jospin avait déjà déclaré en 1999 « L’Etat ne peut pas tout ». Ce à quoi Manuel Valls a opposé le 4 octobre 2016 « L’Etat ne peut pas tout faire, mais il peut beaucoup ». C’est la confrontation entre l’impuissance publique et le volontarisme politique.

 

On voit bien que derrière le débat sur les technologies, qui peut parfois apparaître comme technique, il y un débat éminemment politique car le numérique rend invisible certains rapports de force qu’il faut savoir mettre en lumière pour apporter des solutions durables.

 

Il nous appartient donc de rénover totalement nos grilles de lecture et nos solutions, il nous appartient d’éveiller les consciences et vite pour agir !

Des parpaings numériques au mur de Trump
Tag(s) : #Chroniques

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