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Le verdict est tombé : 155 villes de plus de 9000 habitants perdues par la gauche. Chacun s'est rassuré comme il a pu : "c'est une élection locale", "les citoyens font la différence entre le mandat local et la politique nationale", "l'accueil n'est pas si mauvais sur le terrain", ... Mais chacun savait au fond de lui-même, loin des prophéties autoréalisatrices, que le scénario global était écrit d'avance : abstention sanction à gauche.

Dans ces circonstances, pour certains, l'horloge interne du socialisme serait déclinante. Au contraire, je pense que tous les enjeux qui sont devant nous, toutes les problématiques auxquelles nous sommes confrontés sont des marqueurs de la gauche : la lutte contre les inégalités, le travail et le pouvoir d'achat, l'éducation, la solidarité internationale, ... Face à la longue litanie des postures et des impostures, il est une vraie question sur laquelle repose cette affirmation de Jean Jaurès : "Aller à l'idéal et comprendre le réel". Quel idéal, quelle grille lecture ? Voilà les vraies questions qui sont posées pour le parti socialiste, pour la gauche et pour notre pays.

Le premier parti de France est aujourd'hui celui des "ni ni", ni de droite ni de gauche qui pour certains votent aux extrêmes, d'autres se réfugient dans l'abstention et d'autres dans le choix des personnalités plutôt que des partis.

Au moment où nous vivons de grandes mutations économiques, sociales et écologiques, la gauche doit renouveler sa grille de lecture pour comprendre le réel mais aussi pour réenchenter la politique, au sens de la vie de la cité, pour aller à l'idéal, redonner un récit national et international. L'horloge interne du socialisme n'est pas déclinante, elle est seulement à l'image du monde qui vient. Ce ne sont pas uniquement les mécanismes, les rouages et les ressorts qu'il faut changer mais bien d'horloge.

Rien n'est jamais acquis et on ne gagne que les combats que l'on mène. Il faut en permanence lutter contre "la loi du mensonge triomphant qui passe"disait Jean Jaurès. Car si la gauche a remporté toutes les séquences d'élections locales et nationales depuis 2004, ce sont les nouveaux réactionnaires qui ont imposés leurs marqueurs et leur idéologie, celle des "3 I" : insécurité, identité et immigration. Les nouveaux réactionnaires préfèrent opposer les français entre eux plutôt que de s'opposer en proposant. Ils pensent que leur reconstruction repose sur l'agitation des peurs et de la haine sans jamais exercer leur devoir d'inventaire sur le dernier quinquennat et ses dérives identitaires. Les conséquences d'une dette abyssale, de services publics cassés, de protections fiscales pour les plus aisés financées par des régressions pour la majorité des citoyens, se font encore lourdement ressentir aujourd'hui. Sur ces conséquences, une partie de la droite a choisi de mettre le voile du mensonge triomphant qui passe. Elle s'inscrit en cela dans le mimétisme avec le Front National et les thèses du club de l'Horloge.

La gauche a perdu la bataille idéologique, sans doute parce qu'elle ne l'a pas mené. Elle a réussi a imposer une hégémonie électorale et non pas culturelle. Il faut redonner un sens au service de l'exercice du pouvoir car les solutions traditionnelles de la gauche se sont désagrégées. Il appartient à la gauche de construire un changement durable à travers la poursuite des réformes, les mobilisations et la confrontation idéologique. Pour cela, il faut oser le réformisme avec audace.

C'est qui m'a marqué, à travers ces deux premières années de parlementaire, c'est cette capacité collective à plonger dans la dépression, à baisser les bras et à mettre son drapeau dans la poche dès que le vent souffle en sens contraire. Léon Blum disait que "notre volonté de lutter contre les injustices est aussi vieille que notre conscience". Alors redonnons des couleurs au socialisme, retrouvons l'ambition collective de transformer la société et de réussir la transition écologique. Sortons des discours convenus d'experts en macroéconomie et revenons aux fondamentaux.

Le paradoxe français c'est celui d'un bonheur privé et d'un malheur public. Nous nous déclarons heureux dans la sphère privée mais plus malheureux dans la sphère publique, dans notre vie avec les autres. Nous avons perdu le sens de faire société et sommes insatisfaits de notre destin collectif. La "bravitude" a laissé place à la "sombritude" dans la majorité. Le spleen est dans l'ère du temps face aux difficultés : torpeur dans la société et langueur dans l'économie.

La gauche doit s'adresser aux citoyens, aux salariés, aux chômeurs, aux précaires, aux bénévoles, aux entrepreneurs, aux jeunes, aux âgés, aux territoires, ... L'avenir est celui de la Nation, du collectif, mais aussi des individus et c'est là qu'est à mon sens la principale faille des socialistes. La gauche ne s'adresse pas suffisamment aux individus et pourtant, ils sont au cœur de la déclaration universelle des droits de l'homme.

Mais au-delà de la gestion quotidienne de la crise et de ses conséquences, quel projet de société porte aujourd'hui la gauche face aux dérives du capitalisme financier ? Quelle est la grille de lecture face aux désordres créés par les forces de l'argent ?

Si la crise globale que nous subissons a démontré l'impérieuse nécessité pour la France d'inventer un nouveau modèle, elle a mis en exergue nos fragilités, celles d'une démocratie en panne marquée par la défiance et l'abstention, d'un pays qui a perdu confiance en lui-même, qui doute de ses capacités et qui craint le déclin et la relégation.

Les idées ont force de changement lorsqu'elles s'accompagnent de l'engagement dans l'action collective et des mobilisations. La diffusion des idéaux de justice et la multiplication des mesures ne réalisent pas le progrès pour tous. Nos économies se sont complexifiées comme nos institutions, et une loi votée au Parlement peut mettre de nombreux mois avant de s'appliquer concrètement dans les territoires sans même évoquer les freins, le manque d'évaluation et la lenteur des mécanismes de correction nécessaires. Or, il y a urgence économique, sociale et écologique. Il y a urgence pour une mobilisation collective à tous les niveaux aux côtés de la majorité.

Un des nouveaux défis pour la gauche aujourd'hui est bien de réussir à concilier les aspirations individuelles et l'action collective. Les aspirations individuelles sont freinées par les conservatismes. L'ascenseur social en panne a laissé place au descendeur social. L'esprit de la rente, sous toutes ses formes, bloque la mobilité sociale et la créativité. Il faut libérer les énergies, créer, innover, entreprendre, prendre des risques. Aux privilèges et à la rente, il faut opposer le travail, l'effort et le mérite.

Nous devons réaliser une société de liberté, de progrès, face aux conservatismes, aux conflits d'intérêts et aux rapports de domination. Défendre la liberté, c'est lutter contre les injustices, contre les oppressions, contre les exploitations. C'est redonner à chacun les capacités de se réaliser. Mais les libertés individuelles ne peuvent progresser que dans l'action collective pour réaliser une société plus juste. La seule critique du capitalisme financier et l'affirmation du progrès social ne suffisent plus. La gauche doit fédérer autour d'un projet émancipateur qui concilie le réel et une utopie réaliste.

Face à la droite de la bérézina, la gauche doit être celle du combat réformiste, de l'action et du débat, une gauche qui assume son réformisme avec courage et audace. La gauche réformiste, qui assume l'exercice du pouvoir, doit inviter au débat de manière permanente pour anticiper les mutations, se ressourcer à chaque instant et réussir ainsi le changement dans la durée à la travers la transformation sociale, économique et écologique.

Face à l'abstention, à la défiance envers le politique, et à la montée des extrêmes, la gauche doit offrir de nouvelles perspectives, une grille de lecture face à la complexité du monde, et de nouveaux marqueurs d'adhésion pour le changement. Il nous faut clarifier les points de convergence sans éluder nos divergences.

A travers le réformisme de gauche, nous devons réinventer de nouvelles dynamiques de progrès et de libertés :

- Entre le travail et l'épargne productive, entre les protections et la compétitivité, entre l'efficacité et la gouvernance économique. Ces enjeux touchent aux relocalisations, à la réindustrialisation, à la gouvernance des entreprises, à la lutte contre la spéculation et la réorientation de l'épargne vers la production, comme à la répartition du capital. C'est aussi l'émergence de nouveaux secteurs dans l'économie sociale et solidaire comme de nouvelles formes coopératives et collaboratives. Elles impliquent un dialogue social au cœur du débat démocratique et la prise en compte des mutations à l'œuvre dans le monde entier. Elles nécessitent de sortir des vieux modèles conservateurs qui portent en eux l'ère de la glaciation. Elles impliquent de libérer les énergies pour développer l'entrepreunariat et considérer les femmes et les hommes qui créent des entreprises comme les artisans du progrès pour notre pays.

- Entre la création de richesses et le partage. Les économies occidentales n'ont jamais été aussi riches et pourtant il n'y a jamais eu autant de précarité et de pauvreté. Une société de liberté ne peut se construire réellement dans l'oppression économique et sociale d'une partie de la population. Ces enjeux touchent à la question de la fiscalité redistributive, à la répartition mais aussi à l'éducation car le savoir est devenu un facteur de production mais aussi de domination lorsqu'il est source d'inégalités. Permettre à chacun de se réaliser c'est d'abord garantir les conditions d'existence : un emploi, un logement et un savoir.

- Entre la solidarité nationale et la responsabilité individuelle. S'il y a bien un héritage qui doit faire la fierté de la France c'est celui du programme du conseil national de la résistance. Notre modèle social qui est envié par beaucoup de citoyens dans le monde appelle des reformes pour en assurer sa pérennité mais aussi la responsabilité individuelle car chacun a un rôle à jouer dans sa préservation et son évolution. Ce raisonnement peut s'appliquer aussi à la question de la sécurité qui n'est pas que physique mais aussi aussi sociale, et environnementale. La santé, les retraites, la famille sont autant de sujets qui concernent chacun d'entre nous et que pour lesquels des réformes progressistes seront menées.

- Entre le progrès et l'écologie. Il faut sortir des oppositions stériles sur ces deux enjeux. Il n'y aura de progrès sans prise en compte de la lutte contre le dérèglement climatique, pour la biodiversité et la protection des ressources essentielles à l'humanité. Mais il n'y aura de transition écologique que par la recherche, l'innovation et la créativité. Les gisements d'emploi dans ces domaines sont exponentiels et la France s'y engage pleinement.

- Entre la nation, l'Europe et internationalisme. Il faut donc réhabiliter le principe de souveraineté au niveau national, comme au niveau européen, sans laquelle il n'y a que de l'impuissance politique. La souveraineté a été largement réduite par les excès de la finance, par la course à la rente pour la rente qui est financière, culturelle ou foncière. Il ne s'agit pas de revenir à une souveraineté identitaire ou morale mais au contraire à une souveraineté fonctionnelle, dans ses dimensions politiques et économiques, ferment de la liberté, qui soit en capacité d'agir dans le réel au niveau le plus approprié pour réussir la transformation sociale. C'est tout simplement redonner aux citoyens la capacité d'agir sur les décisions collectives, remettre l'économie au service de l'humain, redonner la capacité aux territoires d'agir au plus près des citoyens. L'Europe est aujourd'hui également trop faible : une commission toute-puissante, un parlement et une zone euro faibles. La frilosité de nos partenaires quant à la mise en œuvre d'un véritable plan de croissance pour l'Europe en est le signe le plus marquant. Nous devons pourtant avoir pour ambition d'en faire la premier puissance économique et politique du monde et de lui donner les moyens de la réaliser. Nous devons développer des coopérations alternatives en son sein. Face à un marché mondial globalisé nous avons également besoin d'une démocratie mondiale, du retour de l'internationalisme, des outils pour réguler la finance, lutter contre les pollutions, réduire les inégalités par la solidarité internationale.

- Entre la République laïque et le vivre ensemble. Pendant le dernier quinquennat le vivre ensemble a été largement mis à mal par une dérive identitaire, d'exclusion et de stigmatisation. La laïcité est le socle du vivre ensemble et n'appelle pas d'adjectif pour se définir. Elle est simplement notre héritage commun, le ciment de la société, et le pacte social français. Mais d'autres combats sont essentiels pour renforcer le vivre ensemble : l'égalité entre les femmes et les hommes, la lutte contre le racisme et toutes les discriminations, la société inclusive pour le handicap.

Pour répondre à ces questions, il appartient à la gauche d'être le fer de lance du débat, d'associer les forces sociales et économiques, le mouvement associatif comme le mouvement syndical, mais aussi les intellectuels. La responsabilité de la gauche en cette période est immense, elle a le devoir de réussir par le courage et l'audace. Elle a le devoir de sortir la France des ornières de l'esprit de la rente.

Oui à un parti socialiste uni dans sa diversité, un parti socialiste de débats et de combats !

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